Vivre et Penser comme des Porcs : Une Analyse Philosophique et Politique

Philosophe et mathématicien, Gilles Châtelet place son ouvrage-manifeste, Vivre et penser comme des porcs. De l'incitation à l'envie et à l'ennui dans les démocraties-marchés (Exils, 1998), sous le signe d'amitiés intellectuelles.

Parmi ces amitiés, on peut compter celles nouées avec Gilles Deleuze, Félix Guattari ou encore Guy Hocquenghem, auxquels il dédie ce pamphlet philosophique et politique.

Un Rejet de l'Esprit d'une Époque

Vivre et penser comme des porcs est une charge furieuse contre l’esprit d’une époque, la nôtre. Écrit en 1998, un an avant que son auteur ne se donne la mort, il est d’une actualité troublante : chaque paragraphe s’ancre au contemporain comme le sparadrap au capitaine Haddock, déchire le voile fatigué d’un pseudo aboutissement occidental. Pas de temps mort, pas de répit, la mise à mort est aussi froide que jouissive. RIP libéralisme béatifiant.

Balistiquement parlant, l’ouvrage de Gilles Châtelet a une puissance rhétorique comparable au pamphlet de Guy Hocquenghem, Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary (1986), autre grand exercice virtuose de tir à boulets rouges contre une génération de sabordeurs cupides.

Sauf que, là où Hocquenghem désignait nommément les tartuffes (July, BHL, Finkielkraut…), Châtelet va beaucoup plus loin, dépasse la personne pour atteindre la société, toute la société. Il n’est plus question de dénoncer une élite, mais les fruits de sa victoire, le renoncement globalisé.

Rien d’étonnant à ce que Gilles Châtelet ait fait paraître cet essai au beau milieu des commémorations des trente ans de mai 68. D’avoir scruté avec dégoût le millésime 2008 (40 ans), on comprend aisément l’esprit qui anime ce texte.

Non seulement, il y a eu défection, renoncement, trahison, mais tout cela s’est fait dans l’autosatisfaction, la justification éhontée, bravache. Le processus ? Simple : « Émasculer une tradition de gauche combative pour installer les niaiseries des démocrates modernistes.

Il s’agissait de promouvoir une capitulation élégante - à la française - devant l’ultimatum de la Main invisible, en le présentant comme un rendez-vous incontournable avec la modernité, et même comme l’utopie libertaire ayant enfin atteint l’âge adulte. » Mitterrandie, j’écris ton nom.

Ce dernier avait décrit, en plein cœur des années 1980, le parcours singulièrement cohérent de ceux qui, parmi les dirigeants de la presse et les hauts dignitaires de la pensée et de la culture, sont passés en quelques étapes mémorables « du col mao au Rotary Club ».

La "Goinfrerie Sucrée" et le Bétail Cognitif

Ce n'est donc pas à la race porcine que le philosophe s'en prend dans ce livre au titre détonnant, mais bien à « la goinfrerie sucrée » de la « contre-réforme néo-libérale » qui suivit « l'agitation généreuse des années 1960 » et qui laisse aujourd'hui encore la masse grouillante des individus réduits au rang de bétail osciller entre l'envie (de consommer toujours plus, de dépasser l'autre ou même mieux : de se dépasser) et l'ennui (de ne pas savoir quel objet consommer).

Dès les premières pages de Vivre et penser comme des porcs, il se revendique explicitement d’une « philosophie de combat » et appelle à « refuser un destin de bétail cognitif en faisant plus de vagues et moins de vogue ».

Chroniques Socio-Philosophiques d'une Époque

En historien des idées, en portraitiste de son époque, l'auteur établit les « chroniques socio-philosophiques » des années lors desquelles les libéraux de gauche comme de droite ont transformé « la chair à canon » en « chair à consensus ».

Tout commence à la fin des années 1970, au début des années 1980, avec le cynisme des ères Reagan et Thatcher et la « trivialité de l'ère Mitterrand ».

L'économie est réifiée, déifiée même, la « tartufferie humanitaire » tient lieu de politique. C'est l'époque de tous les retournements, de tous les renversements, de tous les reniements.

Les nouveaux philosophes s'ébrouent devant les caméras hypnotisées, prennent à peu de frais la pose antitotalitaire et somment leurs contemporains de choisir : la « démocratie-marché » ou le goulag. Dans les ministères, les chambellans s'affairent, l'avant-garde artistique s'institutionnalise et courtise.

La Triple Alliance et l'Homo Domesticus

Châtelet dresse le portrait d’une société amorphe, anesthésiée par la « Contre-Réforme néo-libérale », dénuée de toute ambition. Si son raisonnement s’ancre en partie sur des territoires philosophiques dont je ne maîtrise pas assez la substance pour en parler sans krach annoncé, il reste suffisamment accessible pour que je m’aventure à en tracer les contours.

La déconfiture s’est à ses yeux (perçants) construite sur une « Triple alliance » fleurissant à l’ombre glauque du libéralisme, celle du politique, de l’économique et du cybernétique (ou communicationnel). Celle-ci aboutit au mouton-porc contemporain, ancré dans le système, furieusement moderne, hystériquement consensuel, bobo avant l’heure.

Trois avatars minables réunis en un, et résumés en ces termes par Catherine Paoletti : « l’Homo oeconomicus ou Citoyen-méduse, « Robinson égoïste et rationnel » ; l’Homo mediocris ou Citoyen-panéliste, homme moyen « électeur-consommateur » ; enfin l’Homo communicans ou Citoyen-Thermostat, « habitant-bulle d’un espace cyber-sympa » ; qui se conjuguent pour constituer l’idéal type de l’homme-contemporain.

Bref, un système de domestication fonctionnant sur trois fronts, intériorisés et mastiqués béatement par l’homo domesticus contemporain, apparemment moins servile que ses aïeux troufions mais finalement tout aussi stupide : « La crétinisation par la communication remplace avantageusement la caporalisation d’antan. »

Modernisée, adaptée au temps, parée d’atours démocrates et pseudo-humanistes, cordon-ombiliquée par une technologie vampire, les pattes coupées par le règne du « travail corvée », l’espèce bipède occidentale ne cesse de se flétrir, d’abandonner la liberté pour se faire bétail. Sur tous les fronts, le porc règne en maître.

Le Porc : Métaphore de la Société Contemporaine

Dès lors, les choses se précipitent. L'économie libérale trouve sa légitimité grâce à une théorie en vogue dans les sciences dures, celle du « chaos », qui devient l'équivalent de ce que fut la théorie de la « main invisible » pour les premiers propagandistes du libéralisme, qui imaginaient que le marché était régulé naturellement, à la fois par lui-même et à son insu.

De la même manière que l'économie vire à l'économétrie, la classe politique confond la représentation parlementaire avec la représentation médiatique et « la niaiserie sociopolitologique » lui fait épouser la démocratie des sondages, en entraînant l'homme ordinaire dans la « déchéance statistique » de ce nouvel « homme moyen » fabriqué de toutes pièces.

Chez les intellectuels ou artistes soi-disant dérangeants - « gloutonneries de l’Élite consensuelle qui dévore du Différent pour chier du Même » - , chez les amoureux du chaos qui, devant ce grand bordel proclamé, abandonnent toute velléité de changement, chez les technophiles cybernesclaves, les nomades fluides et visqueux ne parlant que de réseaux, les amoureux de la vitesse et contempteurs des drogues (narco-consensus hystériques), les Attali de ce monde, les champions des statistiques, les légions d’individus statistiques, les prophètes de la démocratie-marché, les nouveaux riches, les populistes classiques (réactionnaires vieille école) et les populistes urbains (réactionnaires branchés), les universalistes de la cultures qui se goinfrent des best-of de la planète, bref, les aplatisseurs en tous genres, rouleaux compresseurs ennemis des aspérités.

Gilles Châtelet faisait partie de cette vieille garde intellectuelle qu’on n’a pas fini de regretter. Comme Deleuze, Guattari, Hocquenghem (entre autres), il ruait dans les brancards sans jamais brader sa pensée, ses intuitions, sa condition de tête-chercheuse, à rebours.

Au début des années 1990, les deux premiers avaient livré leur testament intellectuel (Qu'est-ce que la philosophie?, Minuit, 1991) en confiant que « la honte d'être un homme, nous ne l'éprouvons pas seulement dans les situations extrêmes décrites par Primo Lévi, mais dans des conditions insignifiantes, devant la bassesse et la vulgarité d'existence qui hantent les démocraties, devant la propagation de ces modes d'existence et de penser-pour-le-marché, devant les valeurs, les idéaux et les opinions de notre époque. […] Et il n'y a pas d'autre moyen que de faire l'animal (grogner, fouir, ricaner, se convulser) pour échapper à l'ignoble : la pensée est parfois plus proche d'un animal qui meurt que d'un homme vivant, même démocrate. »

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