Carences Alimentaires en France : Analyse Statistique et Enjeux de Santé Publique

Les carences alimentaires en France sont un problème de santé publique qui prend de l'ampleur. Creuser sa tombe avec sa fourchette, c’est ce qui risque d’arriver si l’on mange trop déséquilibré.

Évolution des Habitudes Alimentaires et Risques Associés

Perte des savoir-faire culinaires et manque de temps se sont conjugués pour orienter l’alimentation des Français vers davantage de produits industriels. « La consommation alimentaire depuis 40 ans : de plus en plus de produits élaborés » titrait déjà l’Insee en 2002. La tendance n’a fait que se confirmer depuis. C’est dire que l’industrie alimentaire détient une part de responsabilité dans l’évolution de notre état de santé. Or, les maladies liées à une alimentation inappropriée explosent. Obésité, diabète, maladies cardiovasculaires sont trois pathologies étroitement intriquées lorsqu’on mange trop gras et/ou trop sucré et que l’on ne pratique pas assez d’activité physique.

Traditionnellement, on liait davantage le diabète à l’excès de sucre et les maladies cardiovasculaires à l’excès de graisses, mais ces déséquilibres semblent se conjuguer pour faire le lit de toutes ces maladies. Quant à l’hypertension artérielle, étroitement liée à la surconsommation de sel, ce n’est pas une pathologie en soi mais un facteur de risque majeur pour les maladies cardiovasculaires. Enfin, même si les croyances populaires associent peu le cancer à l’alimentation, certaines habitudes comme l’excès d’alcool accroissent notablement le risque et toutes les bonnes habitudes propres à éviter le surpoids permettent aussi de prévenir la plupart des cancers. Même si les industriels se sont engagés à améliorer leurs recettes, la révolution se fait attendre. Les formulations ne changent souvent qu’à la marge et les consommateurs ne modifient pas toujours leurs habitudes alimentaires dans le sens souhaité.

Le Retour du Scorbut : Un Symptôme Alarmant

Le scorbut, maladie emblématique des marins du XVIIIe siècle, refait surface dans un contexte qui semble tout droit sorti d’un mauvais rêve. En France, des enfants de 5 à 10 ans en souffrent aujourd’hui, victimes d’une précarité grandissante. Derrière ces statistiques se cache une réalité brutale : des douleurs osseuses, des hémorragies, une faiblesse généralisée. Ces symptômes, souvent invisibles au départ, traduisent une carence extrême en vitamine C, causée par une alimentation déficiente en fruits et légumes.

La réponse se trouve dans une série de crises qui ont creusé les inégalités sociales et limité l’accès à des aliments frais et variés. La pandémie de Covid-19 a marqué un tournant : elle a fragilisé de nombreuses familles, multiplié les pertes d’emploi et augmenté les dépenses contraintes. En France, 7 millions de personnes sont concernées par l’aide alimentaire : un Français sur six ne mange pas à sa faim aujourd’hui. Par ailleurs, 45% de la population déclare se restreindre sur ses dépenses alimentaires et perdre en qualité nutritive. Les chiffres de fréquentation des distributions alimentaires montrent une progression du nombre de bénéficiaires de 35 % sur quatre ans.

Les jeunes sont les premières victimes : 19 % d’étudiants déclaraient ne pas manger à leur faim et sauter plus de trois repas par semaine. Le cumul des difficultés est aussi à souligner : 22% des personnes malades, en mauvaise santé ou souffrant d’un handicap manquent de nourriture. Les fruits et légumes, pourtant essentiels pour prévenir le scorbut, sont devenus inaccessibles pour les ménages les plus modestes. Aujourd’hui, prioriser le volume au détriment de la qualité est une nécessité pour beaucoup. L’étude publiée dans The Lancet montre une forte corrélation entre le nombre de cas de scorbut et l’inflation. Parmi les mineurs hospitalisés après 2020, près de 23 % étaient également en situation de malnutrition sévère.

Au-delà des chiffres, le retour du scorbut en France est un symptôme accablant d’un système défaillant. En France, certains enfants vivent dans l’abondance, tandis que d’autres manquent d’une orange par jour. Que dit cette inégalité sur notre société ?

Carences en Vitamines et Minéraux : Détails de l'Étude Esteban

Selon l’étude Esteban, les besoins en vitamines et minéraux de la population française ne sont pas pleinement satisfaits. Certaines carences alimentaires seraient dues à la baisse de la consommation de fruits et légumes. Résultat, il n’existe pas de déficit important ou de carence à grande échelle concernant la vitamine D, la ferritine, les folates sériques, la vitamine A, la vitamine E et les caroténoïdes. En 2015, seul un adulte sur quatre et trois enfants sur dix atteint un seuil adéquat de vitamine D. La carence en vitamine D concerne 6,5 % des adultes, 4 % des enfants et atteint 13 % chez les adolescents.

Le statut en vitamine D est plus favorable chez les femmes que chez les hommes, du fait notamment de leur proportion plus importante à avoir recours à des compléments alimentaires ou un traitement médicamenteux à base de vitamine D. Le niveau de diplôme semble corrélé au statut en vitamine D. Ainsi, la carence en vitamine D touche davantage les hommes les moins diplômés (9,3 % versus 3,8 %). Chez les enfants, la carence en vitamine D chez les garçons et le déficit modéré en vitamine D chez les filles est plus fréquent dans les foyers les moins diplômés. À l’inverse, les femmes les moins diplômées présentent un statut en vitamine D plus favorable (37,6 % atteignent le seuil adéquat) que les plus diplômées (25,5 %).

Depuis 2006, la situation s’est améliorée chez les femmes (notamment les plus de 55 ans), pour lesquelles le déficit modéré est passé de 39 % à 24 % en 2015 mais la situation s’est dégradée chez les hommes de 55-74 ans, la carence passant de 3 % à 7 % en 2015.

Le statut en fer de la population n’est pas non plus satisfaisant : 20 % des femmes en âge de procréer présentent une déplétion totale des réserves en fer, 21 % ont des réserves faibles, 7 % sont anémiées et 4 % souffrent d’une anémie ferriprive plus souvent non traitée. Aucune différence n’est relevée en fonction du niveau de diplôme des individus alors qu’il en existait en 2006. Seuls 6 enfants sur 10 atteignent un niveau normal de réserves en fer, quels que soient le sexe et l’âge, 12,8 % présentent des déplétions de réserves en fer et 25,1 % ont des réserves faibles. La prévalence de l’anémie ferriprive atteint plus de 10 % des filles de 6-17 ans.

La prévalence du risque de déficit en folates sériques est quasi-nulle chez les adolescentes (15-17 ans), mais elle a quasiment doublé ces 10 dernières années chez les femmes adultes en âge de procréer (18-49 ans non ménopausées) passant de 7 % en 2006 à 13 % en 2015. Enfin, les prévalences des déficits en rétinol et tocophérol sont quasi-nulles dans la population française, en 2015 comme en 2006, quels que soient le sexe, l’âge ou le niveau d’études, alors que la concentration sérique moyenne des principaux caroténoïdes est supérieure chez les adultes les plus âgés et les plus diplômés.

Carences Mondiales en Micronutriments

Une étude récente met en lumière l’ampleur des carences en micronutriments à travers le monde. Elle révèle que plus de cinq milliards de personnes ne consomment pas suffisamment d’iode (68% de la population mondiale), de vitamine E (67%) et de calcium (66%). Par ailleurs, plus de quatre milliards d’habitants manquent de fer (65%), de riboflavine ou vitamine B2 (55%), de folates ou vitamine B9 (54%) et de vitamine C (53%). Ainsi, plus de la moitié de la population mondiale reçoit des quantités insuffisantes de ces micronutriments essentiels à la santé humaine. Grâce à ces éléments, ils ont estimé la quantité médiane de chaque micronutriment consommée selon l’âge et le sexe, puis l’ont comparée aux recommandations nutritionnelles.

Les déficits en micronutriments ne touchent pas l’ensemble des populations de la même manière. Par exemple, des niveaux d’apports insuffisants en calcium sont fréquents en Asie du Sud et de l’Est, en Afrique subsaharienne et dans le pacifique. Concernant l’iode, l’Europe et le Canada sont les rares régions du monde où les apports sont globalement satisfaisants. Les vitamines B2 et B12 font souvent défaut chez les habitants des pays d’Asie du Sud et d’Afrique. Certains pays présentent des singularités dans le type de carences rencontrées.

Impact des Carences en Micronutriments

Les déficits en vitamines et minéraux ont un impact majeur sur la santé des populations, avec des conséquences variables selon le micronutriment concerné. Ils sont rarement isolés et tendent à se manifester simultanément chez une même personne.

  • Carence en fer: cause majeure d’anémie, touchant particulièrement les femmes enceintes et les jeunes enfants.
  • Carence en vitamine A: concerne environ 190 millions d’enfants d’âge préscolaire à travers le monde.
  • Carence en iode: entraîne une hypertrophie de la glande thyroïde et peut provoquer des troubles du développement intellectuel et physique chez l’enfant.
  • Carence en folates: augmente le risque de malformations du tube neural chez le fœtus.
  • Carence en zinc: freine la croissance et affaiblit le système immunitaire chez les enfants.

Solutions et Prévention

Face à cette urgence sanitaire, les infirmières jouent un rôle central. Présentes au sein des PMI (Protection Maternelle et Infantile) et des établissements scolaires, elles sont en première ligne pour détecter les signaux faibles : enfants fatigués, problèmes dentaires, retards de croissance. En plus de leur rôle clinique, les infirmières sont des éducatrices de santé, capables d’accompagner les parents vers des solutions accessibles. Une alimentation riche en vitamine C ne nécessite pas forcément des produits coûteux. Des aliments comme les pommes de terre, le chou, les épinards ou les agrumes peuvent être intégrés à moindre coût, à condition d’en connaître les bénéfices. En soins de ville, de part le lien de confiance tissé avec les patients chroniques, les infirmières de famille peuvent guider les personnes soignées et leurs proches. Cependant, ces actions de prévention et d’éducation restent sous-exploitées, faute de moyens suffisants et de reconnaissance institutionnelle.

Par exemple, conserver les fruits et légumes à basse température et les consommer rapidement après récolte permet de limiter les pertes en vitamine C. De même, certaines pratiques améliorent l’absorption des minéraux : la fermentation, le trempage et la germination des céréales et des légumineuses réduisent la teneur en phytates, des composés qui entravent l’assimilation du fer, du calcium, du zinc et du magnésium. L’association d’aliments complémentaires est une autre stratégie efficace pour maximiser l’assimilation des micronutriments. La consommation de matières grasses avec des aliments riches en vitamines liposolubles (A, D, E et K) en améliore l’absorption. De même, la vitamine C optimise l’absorption du fer non héminique d’origine végétale.

Malgré une alimentation équilibrée, nous restons vulnérables à certains déficits en micronutriments.

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